Catherine-Claire Greiner
Sage-femme et psychogénéalogiste péri-natale
20 janvSanté

Lettre ouverte au parent qui n’a pas accouché

Vous a-t-on déjà dit à quel point votre rôle allait être essentiel, votre place unique et irremplaçable ?

"Quelques soient le vécu de la grossesse et les événements de l'accouchement, une fois que l'enfant est né et que vous êtes de retour à la maison, vous entrez dans un autre monde. Un monde, dont vous allez, à votre façon, être le chef d’orchestre. Vous serez le passeur, le tuteur de cette délicate confiance qui va permettre le lent tissage des liens et des relations entre l’enfant et ses parents.

Vous serez aussi parfois le phare dans la tempête qui permet de garder son cap, aussi violents puissent être les secousses émotionnelles et le travail de sape des doutes et des regrets.

Vous serez le lien indispensable entre le monde extérieur et la bulle qui se construit à trois dans un calme domestique très particulier, rythmé par les tétées, les couches, les pleurs et les premiers sourires. Vous serez l’autre parent nourricier : celui qui nourrit celle qui nourrit - au sein ou au biberon - cette nouvelle petite personne dont vous faites peu à peu la connaissance.

Très vite, vous pourrez faire le trajet de la maison à la pharmacie les yeux fermés. Il manquera toujours quelque chose d'indispensable, vous vous y habituerez.

Et c'est précisément par ce que vous, vous n'avez pas accouché, que vous êtes celui-là, ce pilier sur lequel se construit ce nouvel avenir inconnu et pluriel. Par ce que votre corps à vous n'a pas été modifié, transformé puis malmené et contracté jusqu'à vous lâcher pour une ouverture dont la béance est encore une sourde menace. Parce que vous n'avez pas été emporté par le torrent hormonal et émotionnel de l'accouchement qui entraîne la femme dans de sombres contrées dont elle ne revient jamais tout à fait la même. Bientôt, elle vous en parlera, ou peut-être pas. Mais c'est trop tôt, encore trop dangereux pour être évoqué. Vous serez celui sur qui tout à coup, tout repose. Vous endosserez cette charge mentale d'une logistique nouvelle, au jour le jour, à la nuit la nuit.

Vous tenterez sans doute quelques incursions sur un terrain solide, connu, votre domaine professionnel, pour vous apercevoir très vite que là-bas, vous n'êtes plus indispensable alors qu'ici votre présence est salvatrice. Car apporter un verre d'eau en pleine nuit à une jeune mère qui allaite ou savoir changer une couche dans le noir de la septième nuit sans sommeil devient parfois un acte de survie primaire. Vos repères et vos priorités voleront en éclat car vous serez devenu celui ou celle sur qui comptent et s'appuient la maman et l’enfant, pour toujours. Et cette conscience brutale de votre importance vous donnera parfois le vertige.

Vous deviendrez la personne qui garantira l'intimité nouvelle du couple. Votre couple, qui fera doucement une place à cet enfant que vous aurez nommé, prénommé comme étant le vôtre à jamais.

Au bout de quelques jours, la minuterie du micro-ondes et le programmateur de la machine à laver n'auront plus aucun secret pour vous. En étendant le linge dans la pièce où dort bébé, vous vous surprendrez à vous attendrir devant ces tout petits habits. Les odeurs de cuisine ou de café rythmeront vos journées et vous surveillerez le contenu du congélateur et la réserve d'eau minérale avec une attention nouvelle. Vous reviendrez du marché sans vous attarder, les bras chargés de produits frais et sains et cuisinerez à votre compagne les petits plats qui l’aideront à se remettre sur pied.

Vous n'aurez pas toujours les mots pour dire ce qui s'agite en vous, alors vous sourirez, vous veillerez sur leur sommeil. Les paroles convenues des berceuses de votre enfance vous monteront parfois aux lèvres et vous découvrirez, ébloui, ce plaisir de tenir votre enfant nu sur la peau de votre torse. Quand ce délicat bébé se transformera en furie hurlante, vous dissimulerez votre désarroi car il est temps de prendre le relais, de laisser souffler et pleurer aussi parfois, cette nouvelle mère pour qui votre admiration grandira jour après jour.

Le regard que vous lui retournerez, la confiance qu'elle verra en vous lui permettra de retomber sur ses pieds et de se réapproprier ce corps qui ne lui appartient plus comme « avant ». Vous comprendrez peu à peu que cet « avant » ne reviendra plus jamais mais qu'il ouvre grand les portes d'un futur formidable. Vous n’oublierez pas que vous êtes aussi celui ou celle qui connaissez le mieux cette femme qui vient de donner naissance à votre enfant. Vous connaissez ses forces et ses faiblesses et vous serez aussi celui qui saura repérer s’il faut l’aider à traverser le « blues » du post-partum. Si votre partenaire ne parvient pas à remonter la pente, il pourrait s'agir d'une véritable dépression post-natale et c'est alors vous, qui saurez demander de l'aide et une prise en charge médicale.

Vous serez celui qui prononcera les paroles qui comptent : « J'ai découvert que ma femme est une mère formidable. ». Vous insisterez pour qu’elle se ménage le plus possible. Qu’elle dorme quand le bébé dort, qu’elle passe autant de temps qu'il est nécessaire au lit. Au moins pendant une dizaine de jours, et puis progressivement, vous accompagnerez son retour à la « vie normale » qui peut prendre une quarantaine de jours. Vous garderez pour elle seule ces recommandations pour le couple : Il n'y a pas de règle pour la reprise de la sexualité mais 40 jours est une bonne moyenne. Vous saurez ne pas être insistant et utiliser si besoin des lubrifiants.

Plus tard, vous serez celui qui organisera avec elle un peu de temps à deux, en dehors de la maison sans le bébé. Votre rôle ne sera pas toujours facile. Vous devrez assumer la fonction de gardien, de Cerbère d'un espace sacré où personne ne pourra pénétrer sans montrer patte blanche et bienveillance : « Allo, Non, désolé aujourd'hui ce n'est pas possible, tout le monde doit se reposer. Vous pourrez peut-être passer nous voir la semaine prochaine... » Vous freinerez les élans des proches qui trépignent de voir le bébé ou de vous prodiguer leurs conseils. Ces derniers ne seront pas bienvenus que quand vous l’aurez décidé ensemble, pas avant. Vous n’oublierez pas que le modèle grand-parental est souvent obsolète et que la répartition des tâches a évolué chez les nouveaux parents. Vous leur expliquerez qu’aujourd’hui, le parent qui n'a pas accouché n'est plus cet électron libre embarrassé devant la logistique domestique mais un partenaire à part entière.

Cette nouvelle position, si elle est gratifiante, n'est pas toujours confortable. Vous déploierez des trésors de diplomatie et quand des visiteurs masqués, aux mains hydro-alcoolisées se pencheront, respectant le mètre cinquante au-dessus du berceau, vous serez celui qui rappellera à tous oui, tout va bien avec l'allaitement et que oui, la sage-femme est venue et a dit que tout allait bien. Fin de la discussion. Saluons au passage la sagesse de ce nouveau congé paternel de 28 jours pour le ou la conjoint.e. Le congé paternité est une fenêtre indispensable pour construire la parentalité et permettre au nouveau-né de grandir en confiance. Il ne s'agit pas de « vacances » à programmer ensemble, mais bien une prise de responsabilité commune au moment où c'est indispensable, c'est-à-dire dès le retour à la maison. Vous êtes le parent qui n'a pas accouché, et moi, je vous salue bien bas."

Catherine-Claire Greiner
Sage-femme et psychogénéalogiste péri-natale

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